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La question de la prise en charge de la dépendance des personnes âgées
donne lieu depuis une quinzaine d’années à un investissement
intellectuel exceptionnel par son ampleur et sa qualité. En témoignent
les nombreux rapports, colloques et expertises qui lui ont été
consacrés, en France comme à l’étranger.
Le débat s’est donc beaucoup enrichi. Il a notamment bénéficié
en France de l’apport de deux rapports importants, émanant l’un
de la Cour des comptes sur « Les personnes âgées dépendantes
» (novembre 2005) et l’autre du Centre d’Analyse Stratégique
intitulé « Personnes âgées dépendantes : bâtir
le scénario du libre choix » (juin 2006), sur lesquels la mission
a appuyé ses réflexions.
Des travaux de la mission, il ressort que si le débat s’est incontestablement
enrichi, il mérite, du moins en France, d’être dédramatisé
pour trois raisons principales.
En premier lieu, si l’accroissement de la population âgée
de plus de 60 ans devrait être fort entre 2006 et 2035, avec l’arrivée
à cet âge des générations du « baby-boom »,
et se réduire ensuite, la hausse de la population de plus de 75 ans ne
s’accélérera qu’après 2031, avec une augmentation
annuelle maximale de 2% contre 1% précédemment. Sur ces bases,
en retenant les prévisions aujourd’hui formulées en matière
de prévalence de la dépendance (âge de survenance, durée
de vie en dépendance), dont il convient toutefois de rappeler qu’elles
sont sujettes à de fortes incertitudes, le nombre de personnes âgées
dépendantes devrait croître de 20% d’ici 2019 et de 23% entre
2030 et 2040, soit une moyenne de 1% par an, mais avec un creux entre 2020 et
2030. Dans ces conditions, on peut considérer que la croissance spontanée
des financements aujourd’hui affectés à la dépendance,
estimée à 2,2% par an net de l’inflation, soit le rythme
d’augmentation potentiel du PIB, permettrait d’absorber l’évolution
démographique. Celleci résulterait d’ailleurs moins de la
progression du nombre de personnes âgées dépendantes que
de celle de leur part dans la population générale et par rapport
à la population active. Il s’agit donc moins de réagir dans
l’urgence que d’anticiper l’avenir.
En deuxième lieu, si la France accusait en 2000 un investissement public
de couverture de la dépendance qui la situait au bas de l’échelle
européenne, les réformes intervenues depuis cette date, avec notamment
la création de l’allocation personnalisée d’autonomie
(APA) et l’institution de la contribution de solidarité pour l’autonomie
(CSA), ont amélioré la situation en mettant la France au niveau
de l’Allemagne et du Royaume-Uni.
Enfin, qu’elles résultent des estimations de la Cour des comptes
ou du Centre d’analyse stratégique, pourtant effectuées
sur des bases différentes, les dépenses de prise en charge de
la dépendance au sens large représentent un peu moins de 1 point
du PIB . Or l’assurance maladie représente dix fois les sommes
affectées à la dépendance. Dans ces conditions on voit
que des gains d’efficience en matière d’assurance maladie,
à la suite notamment d’économies sur les prescriptions médicales
ou de restructurations hospitalières, pourraient permettre des redéploiements
substantiels en faveur de la dépendance.
De ce qui précède il ressort que le coût de prise en charge
de la dépendance des personnes âgées est moins fonction
de l’évolution démographique, au moins à court et
moyen terme, que de choix politiques sur le niveau et les modalités de
cette prise en charge. Ces choix sont principalement de deux ordres.
Ils portent d’abord sur le niveau souhaité, tant quantitatif
que qualitatif, d’amélioration des services de prise en charge
de la dépendance. Le Plan Solidarité Grand Age (PSGA) a pris à
cet égard une option forte, inspirée au demeurant par le rapport
du Centre d’analyse stratégique, en décidant de favoriser
le maintien à domicile tout en augmentant le nombre de places en établissement
et améliorant le taux d’encadrement dans ceux qui accueillent les
personnes les plus dépendantes. Les projections de coût sont très
sensibles à l’évolution des coûts de personnel, qui
représentent 85% de la dépense, tant en termes d’effectifs
que de qualification.
Ils portent en second lieu sur le niveau de taux d’effort demandé
aux intéressés et à leurs familles, compte tenu du risque
de dégradation du pouvoir d’achat des retraites relativement au
salaire moyen, ainsi que des modifications dans la dispersion des retraites,
mais aussi, en sens inverse, de la croissance attendue du patrimoine détenu
par les personnes âgées.
Sur ces bases, le souci d’explorer le champ des possibles a conduit
à bâtir trois scénarii d’inspiration différente,
selon qu’il serait décidé :
- de refuser toute augmentation des prélèvements obligatoires
affectés à la compensation de la dépendance.
Cette option recouvre deux variantes :
· La première consiste à maintenir le niveau actuel de
prise en charge en maîtrisant les coûts.
· La seconde table sur une amélioration de la qualité de
la prise en charge, mais recentre la couverture publique, via notamment l’APA,
éventuellement revalorisée , sur les populations les moins aisées
et/ou les plus dépendantes en renvoyant les plus aisées à
des mécanismes d’assurance privée ;
- d’accepter une progression du niveau des prélèvements
obligatoires affectés à la dépendance pour concilier maintien
du niveau actuel de prise en charge publique du risque et amélioration
du contenu de cette prise en charge. Le rythme de croissance des dépenses
publiques pour financer un scénario de ce type, envisagé notamment
par le CSA, serait de 3% à 5% par an ;
- d’accentuer significativement la socialisation du risque dépendance
en réduisant les restes à charge laissés par l’APA.
Cette orientation conduirait à une augmentation des prélèvements
obligatoires affectés à la dépendance de plus de 5% par
an.
Il pourrait être envisagé de retenir à titre principal
l’orientation du deuxième scénario, qui est en ligne avec
le PSGA et qui paraît soutenable à long terme si on l’accompagne
de la recherche d’économies et de financements complémentaires
:
- il impose un relèvement modéré de la dépense publique
affectée à la dépendance qui, à défaut de
redéploiements suffisants, pourrait être obtenu moins par la création
de recettes nouvelles que par l’aménagement de recettes existantes
dans un sens conforme à l’équité et à l’équilibre
entre générations. Il pourrait ainsi être procédé
à l’harmonisation progressive des taux de GSG applicables aux revenus
de remplacement actuellement assujettis sur ceux applicables aux revenus d’activité
et à l’extension de la CSA aux revenus des non salariés,
ce qui serait conforme à la logique de suppression d’un jour férié
;
- la charge sur les finances publiques pourrait en outre être allégée
si ce choix s’accompagnait, ce qui n’est pas incompatible, d’un
développement de l’assurance privée sous les formes les
plus diversifiées possibles : contrats individuels, contrats collectifs,
aménagement des contrats d’épargne retraite…
La Fédération française des sociétés d’assurance
est prête à engager ses adhérents dans cette voie. Il convient
de l’y encourager en sensibilisant les futurs retraités sur le
niveau de prise en charge de leur dépendance auquel ils pourront prétendre
en fonction de leurs ressources. Le bénéfice d’une aide
fiscale n’est pas non plus à exclure mais à condition de
résulter de la réaffectation d’aides existantes, dont l’utilité
ne serait plus justifiée, et non de la création d’une niche
fiscale supplémentaire. Il convient en effet de souligner que, s’agissant
d’un risque long, l’assurance offre l’avantage de permettre
la constitution des provisions nécessaires. Le développement privé
devra être pensé en liaison avec l’évolution progressive
du barème de l’APA en fonction des revenus.
Quelque soit le scénario retenu, il implique de s’inscrire dans
un dispositif de gouvernance permettant l’équilibre à long
terme entre les dépenses prévisibles et les financements affectés
à leur couverture.
Dans cette perspective, l’architecture mise en place avec la création
de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) ne
paraît pas devoir aujourd’hui être remise en cause. Bien que
de création récente, la CNSA a en effet pris sa place dans le
paysage administratif et les compétences que les conseils généraux
ont su développer pour gérer l’APA sont unanimement soulignées.
La CNSA pourrait être placée au coeur d’un régime
nouveau de protection sociale consacré à un risque, celui de la
perte d’autonomie, les personnes qui en relèveraient bénéficiant
par ailleurs de leurs droits sociaux dans les conditions du droit commun.
La mise en place d’un tel régime implique de :
- clarifier le champ des bénéficiaires de l’APA en réformant
la grille AGGIR pour en faire un outil plus fiable et homogène d’éligibilité
au droit à compensation mais également de reproductibilité
dans son application pour définir le panier de soins approprié
;
- simplifier les circuits de financement, notamment en délimitant plus
clairement ce qui relève de l’assurance maladie et ce qui relève
de la dépendance, sans pour autant créer de trop grandes rigidités
entre deux domaines entre lesquels une certaine porosité est inévitable,
et en précisant les lignes de partage entre financement national et financement
local. A cet égard, plutôt que de prévoir un partage de
la dépense, l’affectation aux départements de la part d’une
recette déterminée paraît davantage de nature à les
responsabiliser dans la gestion du risque ;
- donner à la CNSA les moyens de procéder aux arbitrages nécessaires
entre assurance maladie et dépendance entre prise en charge à
domicile et en établissement et entre départements.
A plus long terme, la CNSA serait ainsi en mesure de s’engager dans la
construction d’un dispositif convergent de compensation de la perte d’autonomie
pour les personnes âgées et pour les personnes handicapées
tenant compte des différences de nature entre les besoins de ces deux
catégories. Une telle construction pourrait se réaliser en trois
étapes :
- élaboration d’un outil commun d’éligibilité
au droit à compensation ;
- identification et valorisation d’un panier commun de soins et de services
au titre du droit à compensation et personnalisé selon la situation
de chacun ;
- harmonisation des différents éléments financiers de couverture
du risque en gardant présent à l’esprit la nécessité
de trouver l’équilibre entre transversalité du risque et
différenciation du niveau de solidarité nationale à mettre
en oeuvre.